Bien qu’on n’en entende plus parler depuis le début 2008, la situation des droits de la personne en Birmanie est loin d’être résolue. A l’heure où on se parle, d’importants évènements se produisent à l’insu de la plupart du fait que la couverture médiatique traditionnelle n’est plus aussi présente. Outre la politisation de la religion bouddhiste, il est aussi question ici des nouvelles techniques d’échange d’information et de leur rôle de plus en plus important sur la scène internationale. Résumons un peu la situation birmane. Plusieurs problèmes majeurs se posent dans ce pays, notamment celui d’une pauvreté très répandue ainsi que des lacunes au niveau de l’éducation et de la nutrition des enfants. En effet, selon le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies, plus du tiers d’entre-eux souffriraient de malnutrition chronique. Le gouvernement semble faire très peu pour remédier à la situation, ce qui ne contribue en rien à calmer la grogne des citoyens. Bien au contraire, le général Than Shwe, le chef militaire qui dirige actuellement le pays, est réputé pour son intolérance face à toute manifestation sociale et n’hésite pas à réprimer ces mouvements. Les birmans n’ont, au bout du compte, pas ou peu de libertés d’expression, d’association ou même d’assemblée. Dans ce contexte, il leur est très difficile de se mobiliser socialement pour faire changer les choses et quand les problèmes deviennent suffisamment graves pour produire des soulèvements populaires, la junte n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour les faire taire. C’est ce qui s’est produit en septembre et octobre 2007.
À la suite d’une récente coupure des subventions sur l’achat du gaz naturel et de l’essence, les prix du transport en commun ont grimpé en flèche, au point où il coûtait plus cher d’aller travailler que de rester chez soi. Le prix de la nourriture a aussi augmenté drastiquement. Face à cette situation intolérable, la population est allée consulter les moines bouddhistes, représentants de l’autorité morale de cette région du globe. Normalement, ceux-ci s’abstiennent de toute implication politique et préfèrent conserver leur fonction sociale de guides spirituels. Or, cette fois-ci, les plus jeunes moines particulièrement, qui sont plus impliqués politiquement, ont décidés d’aller manifester pacifiquement dans les rues des grandes villes, pour demander entre autre un retour à la raison des chefs du pays. La population les a rapidement rejoint. Fait majeur, il fallu plus de temps qu’à l’ordinaire aux forces de l’ordre pour intervenir afin de faire cesser ces regroupements, mais lorsqu’ils le firent, les résultats furent tout aussi sanglants qu’à l’ordinaire. Cette hésitation semble avoir été causée par la présence des figures morales et spirituelles dans le groupe. Parmi les actions prises par la junte militaire pour réprimer la population, on dénote d’abord de multiples attaques armées (avec des matraques et des armes automatiques) contre la foule, manifestants et moines confondus, causant la mort chez certains et blessures pour plusieurs autres. Ensuite, des milliers de moines furent emprisonnés dans des conditions inhumaines (mauvais traitements, cellules bondées, absence de toilettes, chaleur étouffante, peu de nourriture, etc.) ; il y a eu aussi de multiples cas de torture, la mise en place d’un couvre feu dans les villes et même un contrôle accru des médias. Ce dernier élément qui s’est résumé dans les faits à la déconnection des réseaux Internet et téléphoniques ainsi que de la censure sur les chaînes de nouvelles télévisées du pays est particulièrement intéressant puisqu’il échoua dans une certaine mesure. Bien que le pays fut relativement coupé du reste du monde, certaines personnes persistèrent dans leurs essais à faire parvenir les informations tout autour du globe. Ceci fait la preuve que de nos jours il est extrêmement difficile d’isoler et de réprimer une population. Ceci n’est qu’un bref aperçu de la situation sociale de la Birmanie et malheureusement, les problèmes ne font que s’ajouter.
Déjà, en Janvier, on apprenait que de nouvelles mesures de contrôle de la population commençaient à être prise par la junte et ce principalement au niveau du contrôle médiatique. Sans annonce publique, ce gouvernement fit augmenter les frais d’abonnement à la télévision satellite (et donc aux l’accès aux postes étrangers) de 6000 kyats (4.8 $US) à un millions de kyats (800$ US), privant la population par le fait même des sources d’informations fiables qui avaient alimentées le conflit de l’automne 2007. De plus, le 29 janvier, le blogueur Nay Phone Latt, un hacker partisan de l’opposition qui a contribué grâce à son site personnel à informer le monde entier de la situation de ce pays reclus, fut arrêté par les autorités.
Pour plus d’informations sur l'arrestation vous pouvez consulter cet article:
http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2008/01/31/un-jeune-blogueur-
figure-de-la-resistance-birmane-a-ete-arrete-par-la-junte-militaire_1005764_3216.html
C’est à croire que le mouvement de l’automne fut une «expérience» pour la junte afin de mieux boucher les trous, de sceller hermétiquement le pays. Ceci dit, l’opinion internationale n’est pas restée muette face à ces atrocités. Plusieurs pays comme les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et la France ont, quoi que tardivement, soit imposé des sanctions économiques et politiques, soit exprimé leur désapprobation face aux actions de la junte birmane. Même les Nations Unies s’en sont mêlées, mais, malgré tout, la pression internationale n’eut que peu d’effet dans toute l’histoire puisque le gros joueur, la Chine, qui est le plus gros allié des dirigeants birmans, n’a jamais condamné les actions de ses voisins, et ce, malgré les demandes occidentales. Même avec la médiatisation des problèmes birmans, la lutte pour la défense des droits de l’homme dans ce pays est loin d’être gagnée et il est déplorable que l’intérêt des médiats occidentaux ne se limite qu’aux évènements d’éclats tels qu’on les vit survenir à la fin 2007.
Le cas des revendications de la population en Birmane est un fait social qui cache une tendance beaucoup plus importante. Les récentes implications des moines bouddhistes dans le monde sociopolitique birman ne se limite pas à ce pays : il touche bien au contraire l’ensemble du globe. Cette religion pacifique, qui semble s’être souvent abstenue de toute implication politique, semble désormais être le lieu incubateur d’une nouvelle génération de moines beaucoup plus sensibilisés aux domaines de la vie sociale traditionnellement hors de leurs champs d’action. Cette situation n’est pas sans conséquence considérant leur influence morale sur la population. Les récents problèmes de la Birmanie décrits précédemment montrent justement l’étendue de cette force. D’abord, on constate l’hésitation marquée de la junte militaire à s’en prendre aux moines aux débuts des manifestations, puis lorsque ce pas fut franchi, on assista à des interpositions massives de la population qui se plaçait entre la police et ses guides spirituels, afin de les protéger des attaques. On vit aussi des policiers refuser d’obéir lorsqu’on leur demanda de s’en prendre aux moines et rejoindre la masse manifestante ou même d’autres qui, après avoir obéit aux ordres, ont tenté d’aller se repentir dans les temples. Toute attaque contre le sacré, peu importe la société, est souvent perçue comme une action profanatrice amorale et, dans ce cas, cela ne risque pas d’améliorer l’image du gouvernement birman. Il est cependant possible que de leur point de vue, cette action représentait une attaque grave à leur légitimité et, ayant été contraint d’agir contre les moines, ils n’ont peut-être fait qu’envenimer les choses. En ce sens, il est possible que ces déplorables attaques contre les figures morales du pays puissent faire avancer la cause des droits de la personne dans ce pays.
En occident, on a cru que la modernité mènerait à la disparition de la religion telle qu’on l’avait connue, mais au contraire, elle conserve une emprise importante, quoique souvent différente, dans l’esprit des gens. Ce regain de force des religions contemporaines est perçu comme un outil d’influence important pour celui qui le contrôle. Par exemple, la Chine, qui tente par tous les moyens d’augmenter l’emprise de son pouvoir, s’est appropriée la région du Tibet (un des centres spirituel du monde bouddhiste), espérant peut-être mettre alors un futur hypothétique dalaï-lama de leur côté (dont la réincarnation devrait se faire au Tibet et par le fait même sur territoire de la Chine). Face au culte religieux du Japon, où celui-ci est déjà depuis longtemps intimement lié à la politique et à l’économie, plusieurs doutent souvent de sa prétention à être un bouddhisme «authentique». Bien que ce cas soit particulier à ce pays, on peut se demander si un pouvoir politique ne remet pas en question le rôle spirituel d’une religion.
Le bouddhisme est une religion trop souvent laissée dans l’ombre en occident. L’importance de celle-ci dans le monde transparaît dans plusieurs sujets d’actualité, et ce, que ce soit notamment par sa lutte pour les droits de la personne en Birmanie ou par son rôle en Chine. Sera-t-elle un moteur de la régulation sociale au service d’une morale commune ou deviendra-t-elle un instrument supplémentaire de l’empire économique mondial ? Deviendra-t-elle un chef de file dans le domaine des revendications sociales ou légitimera-t-elle des petits groupes au pouvoir usant de tous les moyens pour conserver leur emprise sur la population ? Il est pour sûr que le bouddhisme jouera un rôle important dans le façonnement d’un avenir proche, mais il est primordial de ne laisser de tels changements s’effectuer au gré du temps et du vent sans qu’on y peaufine l’essence, qu’on le travaille pour en faire un outil d’un avenir meilleur.
Et qu’en est-il d’Internet ? Les récents évènements dans ce coin du monde montrent une fois de plus la force d’un tel outil de communication pour la mobilisation civile. Est-il cependant sensé de croire qu’un tel outil pourrait se retourner, tout comme les médiats traditionnels, contre la force qui la mise en place au moment où les groupes dominants se l’approprie? Cet outil de communication est relativement récent et, tout comme les Forums Sociaux, il montre le besoin de la société civile de se forger de nouveaux lieux de délibération et d’échange. La société civile a peut-être fait le premier pas vers ce nouvel outil, mais il est probable qu’on lui emboîte rapidement le pas. Le cas de la Chine, qui a demandé à Google de censurer certains sites Internet en est d’ailleurs une preuve. Heureusement, Internet constitue un univers quasi sans fin, et une nouvelle génération d’acteurs sociaux, les hackers informatiques, pourrait devenir dans un futur proche un élément clé dans les revendications civiles et la communication virtuelle.
Pour plus d'information vous pouvez consulter ce reportage en deux partie qui a couvert les évènements d'automne 2007:
http://www.youtube.com/watch?v=h2goTVC5g3M
http://www.youtube.com/watch?v=1UqQaizM15Q
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